Ce texte de Georges Limbour est extrait du catalogue de l’exposition Dado à la Galerie Daniel Cordier de Francfort en 1960.
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En dehors des chemins grands ouverts de la peinture actuelle, dans les régions marginales et troubles de l’art où s’accomplit le destin de créateurs étranges et attirants, la peinture de Dado propose ses énigmes. Non guidée, de toute évidence, par un souci d’ordre esthétique (et parfois même, comme peut l’être une profonde peinture, désagréable au regard), projection nécessaire et immédiate de rêveries obsédantes, avec les troublantes absurdités par quoi se manifestent les complots de l’inconscient, cette œuvre, toute jeune, saisit le spectateur par son assurance, et ce qu’on pourrait appeler sa dextérité, tant l’intensité de la vision prête de savoir à la main.
Ce monde de chair fraîche et de corps d’hôpital, est-ce l’éclosion de la vie, et déjà son malheur et sa destruction ?
Ce qui nous frappe dans cette peinture légère et claire comme l’écorce lisse des dragées, et dont les couleurs premières (par la suite, d’autres apparaîtront) sont les roses et les bleus pâles, fades couleurs qui bercent les vagissements des deux sexes de la petite humanité, c’est le fendillement des surfaces, non produit par une dessiccation naturelle et matérielle de la pâte, mais feinte par un pinceau dont l’habile perversité se plaît à lézarder toute surface proposée, chair des vivants ou matière des choses. Tout ce qui compose le monde de Dado, les bébés précoces, les vieillards prématurés et les pierres, tout se fendille. S’il y a des murs ou des monuments, ils s’effritent, tombent en ruines. D’ailleurs, maintes créatures roses ou rougeâtres, parfois blanchâtres, paraissent faites de terre cuite ou d’argile sèche, donc susceptibles de se fendiller ou d’éclater. Elles souffrent d’une soif mortelle dans un pays déserté par l’eau, ravagé par la dessiccation.
Dans un grand tableau admirablement dessiné, et où se jouent des scènes innombrables comme dans une œuvre de Jérôme Bosch, j’ai aperçu deux sortes de polichinelles allègres : sont-ils bons, sont-ils méchants ? Peut-on deviner dès maintenant ce qu’ils apportent ? Le printemps constellé d’eau ou de plus cruelles épreuves pour les futures créatures, car les naissances se multiplient et, sous nos yeux déjà, comme ils pullulent les nouveaux bébés d’argile !
Georges Limbour
Paris, novembre 1960
