gravure de Dado

gravure de Dado

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Dado par Gaétan Picon

Ce texte de Gaétan Picon est extrait du catalogue de l’exposition Dado à la Galerie Jeanne Bucher (Paris) en 1971.

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Sans titre, 1970

Sans titre, 1970, huile sur toile, 255 × 207 cm. Ajout posthume
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Photo : Domingo Djuric.

Ici et là, tant de choses se passent, tant de détails, de marges et de recoins nous font signe dans le vaste spectacle déployé que le désir nous vient de simplement décrire chaque toile, comme le critique d’art de jadis, – d’en faire le relevé le plus minutieux. Ne pouvant tout voir d’un seul coup, nous en appelons aux mots, afin de fixer ce que nous avons déjà vu, avant de continuer à regarder. Et les mots sont d’autant plus justifiés que l’apparence d’une perception réaliste permet de les utiliser selon leur fonction première de dénotation : voici un enfant-grenouille, un bec, une tête de squelette, un tibia, un œuf, les hybrides et chimères de l’imagination combinatrice, décomposable en ses éléments : moustaches de chat sur un visage d’homme, yeux humains enfoncés dans une tête de chien. Tel est le mirage, le piège d’une œuvre très singulière. En fait, jamais les mots ne furent moins utilisables : et cette peinture qui ressemble aux choses que nous savons nommer apparaît vite fort peu nommable.
Les Flandres

Les Flandres, 1970, huile sur toile, 258 × 208 cm.

S’il faut parler, que ce soit pour interroger, non pour répondre, pour contredire chaque fois ce que nous nous préparions à dire. Approcher, c’est voir se défaire ce qui venait d’être entrevu. Une buée, l’écume d’un sang lymphatique, l’irisation d’une eau pourtant séchée enveloppe les contours. Toutes ces choses étalées, étagées, entassées ou dispersées sur ces plans dangereusement inclinés –socles obliques, radeaux, digues, plages aux plaques fissurées, mosaïques criblées, érodées– se confondent en un foisonnement indiscernable, s’estompent dans la chimie qui fait vibrer l’air au niveau des corps en décomposition. Les règnes s’échangent, les formes passent les unes dans les autres : le crâne encore sanguinolent du trépané est un rocher, un buste antique se relève sur ses moignons d’estropié, l’écorché vif se minéralise, la cage thoracique se couvre des lianes d’une végétation parasite, en un lieu dont on ne sait s’il est charnier, morgue, salle d’équarrissage, cave de sculptures lunaires, ou terrain-vague pour les déchets d’un immense cageot.
Le Camping de Vérone, 1971

Le Camping de Vérone, 1971, huile sur toile, 140 × 340 cm. Ajout posthume
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La lumière vient-elle de ce ciel bleu qui borde étroitement le mur ou le radeau au moment où il va s’enfoncer au cœur de la terre, ou qui –ici, dans Les Flandres, en un beau défi de peintre– tient plus de la moitié de la toile? En l’absence du ciel, elle demeure la même : celle d’un aquarium, peut-être, où l’eau disparue aurait laissé cette empreinte de clarté. Quant à l’heure, est-elle celle d’une aube bleutée, d’un crépuscule rosâtre? Nous ne le savons pas davantage, et mieux vaut dire qu’il n’y a pas d’heure, du moins par rapport à notre journée; mais il n’est pas sûr non plus qu’il y ait une heure dans le temps, puisque que nous hésitons entre le terme de l’apocalypse (l’an deux mille n’est pas loin) dont témoignent ces corps défaits, ravinés, usés jusqu’à leurs cordes, et des limbes que suggèrent notamment –mêlés à cette tératologie préhistorique– ces enfants joufflus, condamnés par l’éléphantiasis à ne vivre jamais. Un faux-pas nous fait entrer –par effraction– dans le rêve d’un autre, et si, fermant les yeux, nous continuons à voir l’image, elle a peut-être disparu de la toile, tant elle nous paraît impalpable, fantasmagorie projetée sur l’écran vide par l’invisible lanterne magique, marée couvrant son espace d’un unique et irrésistible mouvement; sa nécessité indécomposable nous défie de savoir de quel montage, de quel acte délibéré de l’artiste chaque image tient sa différence. (Dès lors, comment risquer une préférence, marquer un progrès?)

Sans titre, 1971

Sans titre, 1971, huile sur toile, 114 × 146 cm. Ajout posthume
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Cependant, l’image est toujours là, de loin déployée avec le faste, l’entente décorative d’une grande fresque, d’un plafond baroque, et attestant, pour peu que nous nous rapprochions, qu’elle est une image peinte, chaque détail tenant à sa place, dans sa marge, en parfaite connivence avec l’ensemble : ce rêve est bien celui de la main du peintre, sans cesse plus évidente et assurée. Quant à ce monde dont nous hésitons maintenant à nommer les objets et les apparences successives, au moins pouvons-nous dire, et du premier regard, que sa trame est celle de la violence et de la mort, du bruit et de la fureur, où il nous est loisible de lire à la fois les aveux d’une destinée personnelle très tôt marquée par de telles rencontres, et les signes d’un temps. Mais nous le recevons filtré, estompé : tapisserie, toile de Jouy, vignettes revenues de livres anciens, paravents pour chambres et rêves d’enfants, conte rose et bleu, féeries d’une douceur patiente, rusée, d’un cœur tendre qui ne peut supporter la violence, et la désavoue non pas en l’oubliant, mais en la changeant en son imagerie. Pourtant, la blessure n’est pas refermée : un autre regard ouvre la cicatrice. – Décidément, il ne sert à rien de dire. Il ne faut pas cesser de regarder.

Gaétan Picon

Sans titre, 1970 Casque obligatoire, 1970

À gauche : Sans titre, 1970, huile sur toile, 200 × 185 cm. Ajout posthume
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À droite : Casque obligatoire, 1970, huile sur toile, 210 × 188 cm. Ajout posthume
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Collection de l’abbaye d’Auberive.

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