gravure de Dado

gravure de Dado

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Interview de Dado sur Matisse
et sur l’Aveyron

Dado – Antidote (16 min 30 s)
Un film de Gisèle et Luc Meichler
© LGM, 1994
Vente DVD : LGM (lgm.meichler@free.fr)

Dado s’exprime sur Matisse, son antithèse en matière de peinture, puis sur l’Aveyron. Dado possède une maison dans cette région, à Bez-de-Naussac, maison dans laquelle il a aménagé un atelier.

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Une baignade à Asnières

Georges-Pierre Seurat, Une baignade à Asnières, 1884-187, huile sur toile, 201 × 300 cm.

Une baignade à Asnières de Seurat,
chef-d’œuvre de la lumière Ajout posthume
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Dado commente Une baignade à Asnières de Georges Seurat, que l’on peut voir à la National Gallery de Londres. Propos recueillis par Michel Faucher. « Les chefs-d’œuvre sont modernes », Arts no32, 11 septembre 1981.

Tomber amoureux d’un chef-d’œuvre me paraît être un malheur. Si une telle rencontre est nécessaire, le risque est grand que cela devienne une obsession. Il faut toujours être en attente du chef-d’œuvre. Si je revois ce qui, dans le passé, à un moment donné, me paraissait essentiel, j’ai simplement l’impression de m’attendrir! J’essaie de me détacher des rencontres affectives. Par ailleurs, cette notion d’œuvre exceptionnelle est subjective et puérile.

J’étais à Florence dans les années 1960, j’y suis retourné en 1980, les œuvres étaient identiques, mais j’avais tellement changé que je les ai reçues différemment.

J’évite de penser au passé alors que l’on est que passé. Nous sommes tous de vieux meubles.

J’ai rencontré à Londres, il y a cinq ans, un tableau de Seurat, le Bain à Asnières, c’était mon tableau, mon chef-d’œuvre, c’était lui … Nous faisons un effort désespéré afin que notre vie soit marquée de souvenirs lumineux. Quand on revoit les choses, le tableau a changé, on a changé, tout s’écroule. On se rend alors compte qu’il faut lutter contre cela et l’on découvre qu’il s’agit larmoiement. Nous larmoyons tous sur le même chef-d’œuvre, les chefs-d’œuvre sont tous les mêmes. En fait, ils n’existent pas. On les fabrique car les gens s’ennuient. C’est la source de tous les malheurs. Chacun se prend pour un génie. L’enthousiasme démesuré et kitsch qui en découle conduit à l’amour, au bonheur, à la générosité mais pas plus que l’on ne sait ce qu’est l’amour on ne sait ce qu’est un chef-d’œuvre. Le tableau inachevé n’existe pas. Un chef-d’œuvre ne dure que le temps de la contemplation. Il s’agit d’une notion réactionnaire qui permet de repousser la bestialité et qui entraîne une littérature malsaine et inutile.

Je me suis rendu compte que nous trouvons dans une peinture ce qui est inavoué dans notre esprit. La raison est simple sinon primaire. C’est ainsi que le seul luxe dont j’ai profité étant jeune, était de me baigner dans le Danube après quatre mois d’hiver. Se laver, se baigner alors devient un chef-d’œuvre.

Pour moi, ce fut Asnières, ce fut à Londres en janvier, voyant la lumière du tableau, j’ai su qu’il y avait une vie. En parler devient indécent, c’est très intime, personnel, proche du sentimental.

En fait, l’unique chef-d’œuvre c’est la lumière. J’essaie dans un atelier de retrouver la lumière afin que le tableau sur lequel je travaille puisse vivre. Seurat est un peintre de la lumière. Le Bain à Asnières, c’est une aventure. La lumière est un phénomène à double tranchant, c’est un poids, une lame, quelque chose qui tue. Elle est changeante, instable, vertigineuse. Vivre en complicité totale avec elle c’est un gouffre, c’est pire que les ténèbres. Elle est juge et amante. Elle ouvre les yeux mais pas forcément pour voir. Sa beauté tient à la force de sa fragilité. Elle respire, donne une vulnérabilité permanente. Il faut qu’un tableau tienne face à son perpétuel changement. C’est elle qui fait le chef-d’œuvre et non l’artiste.

On est prisonnier de cet hypothétique chef-d’œuvre dont on est si peu le maître…

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Un coquelicot rebelle Ajout posthume
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Propos de Dado recueillis par Kristell Loquet le 16 mai 2004 pour le catalogue de l’exposition Dix-sept artistes à 17 ans couverture Peindre deboutprésentée au Musée Arthur Rimbaud à Charleville-Mézières du 14 juillet au 21 novembre 2004. On peut retrouver cet entretien, éclairé par un appareil critique, dans le livre Peindre debout, publié en 2016 aux éditions L’Atelier contemporain – François-Marie Deyrolle éditeur avec le soutien à l’édition du Cnap.
L’ouvrage, préfacé par Anne Tronche, regroupe au total 23 entretiens réalisés avec Dado sur quatre décennies, édités et annotés par Amarante Szidon, fille de l’artiste. En savoir plus sur le site de l’éditeur.

Je commence seulement à lire Rimbaud. Je ne l’avais jamais lu auparavant… La première fausse note : il y a un dessinateur du XIXe siècle que j’aime beaucoup et que Rimbaud détestait. C’est Grandville.
C’est une espèce de malentendu. Grandville était trop médiatisé. Mais Grandville a eu une vie tragique et horrible. Ses enfants sont morts étouffés, Madame Grandville était particulièrement idiote, elle faisait des papillotes avec ses dessins. Il n’existe pratiquement pas de dessins originaux de Grandville. Elle les a flingués. Et il est mort dans un asile. Il est devenu fou.
À propos de Grandville, autre chose : il était … il dessinait … il a été trahi par son graveur.
Il envoyait ses dessins à un graveur au Mans et il y a une correspondance entre Grandville et son graveur où Grandville se plaint de l’inexpressivité de la figure de telle ou telle illustration. Parce que le type, il flinguait les dessins de Grandville. Parce qu’en fait, pour faire une gravure sur bois, il faut dessiner sur un bout de bois, et le graveur… l’intervention du graveur consiste à obtenir les blancs et vider avec une gouge. Et le trait est complètement artificiel. Ce n’est pas un trait, c’est une espèce de résidu de ce qui reste des copeaux qui sont partis. Le trait n’est jamais vivant dans une gravure. C’est un trait laborieux, merdique. Parce qu’à l’époque, il n’y avait pas d’héliogravure ou de lithographie qui aurait pu reproduire plus fidèlement le trait de Grandville.
Grandville a donc été victime de son graveur au Mans et aussi de sa vie familiale. Sa femme détestait son travail, elle faisait des papillotes pour des mises en plis avec ses dessins…

Double portrait de Grandville Double portrait de Grandville

Double portrait de Grandville, 1973, huile sur toile, chaque panneau : 198 × 262 cm.

Rimbaud : je sens un frère, pas de sang, mais d’esprit sûrement. Je commence à le lire et je sens cette espèce de fulgurance du mot en somme.
À propos de Rimbaud, je voulais dire autre chose. Il existe une publication de bibliophilie, des pointes sèches qui illustrent la période du couple Verlaine-Rimbaud. Et ce sont des dessins ou plutôt des pointes sèches érotiques de toute beauté. Il y a notamment une très très belle gravure où Verlaine, le chauve barbu, et Arthur Rimbaud se masturbent et éjaculent ensemble. Ils se tiennent tous les deux par le sexe. Ils éjaculent avec une expression de plaisir énorme. C’est un truc très étonnant, vachement bien fait. C’est super beau, oui.

Moi, j’ai horreur de mon travail. Mon travail c’est un très mauvais souvenir. Mon travail me donne l’impression d’une punition. Je suis puni par ma production. Ma production m’obsède gravement. C’est-à-dire que je pense que j’ai fait vibrer la corde d’outre-tombe avec mon travail. Or donc je suis une espèce de… J’ai l’impression que tout cela vient de l’au-delà. C’est une réalité vue à travers le prisme d’un mort, plus que par un vivant. Comme si j’étais déjà dans la mort.

Je connais quelqu’un qui est mort prématurément comme Rimbaud : c’est Réquichot. Bernard Réquichot, c’était quelqu’un qui a vécu la présence de sa propre fin d’une manière aiguë. Et ça l’a même rendu dingue, complètement. Il a fini par se jeter par la fenêtre.
Comme Rimbaud s’est suicidé par sa jambe amputée à Marseille, c’est ça?

Mon malheur par rapport à la littérature française est évidemment le simple fait que je ne suis pas français. C’est une langue apprise. Donc j’aurai toujours le handicap de langue. Pour ne pas dire que je suis infirme de langue, moi, et de plume aussi automatiquement. Parce que j’aurais bien voulu écrire. Mais je ne sais pas du tout écrire. Je sais à peine parler alors comment veux-tu écrire. Mais par contre j’ai un goût terrible pour la littérature. Et pourquoi j’ai ce goût là? Parce que j’ai subi une espèce de baptême. Un jour, c’était en 1958 je crois, oui, je marchais dans la rue à Montparnasse et je suis tombé nez à nez avec un pépé. Il m’a fortement impressionné. Il m’a regardé : j’ai cru que c’était un vieux pédé. Il avait une grosse tête, jaune, avec tous ses cheveux, il portait un gilet. Il marchait dans la rue et on s’est regardé. Une semaine après, j’ai vu la photo du bonhomme dans un journal qui s’appelait France Observateur à l’époque. C’était un journal que les gens normaux lisaient, ça paraissait le jeudi. Eh bien, c’était Louis-Ferdinand Céline en personne que j’avais croisé. Ah j’ai dit «Merde! C’est le pépé que j’ai vu la semaine dernière dans Paris, boulevard Montparnasse». Céline qu’est-ce qu’il faisait? C’était peu de temps avant sa mort. Il habitait Meudon. Il avait donc pris le train jusqu’à Montparnasse et il avait marché jusqu’au Dôme. C’est là que je l’avais croisé. Et je peux me remémorer, je vois Céline comme je te vois aujourd’hui. Il était très impressionnant. Tout dégueulasse. Alors du coup je connais bien Céline. Je suis un peu rentré dans la littérature française via cette rencontre fortuite, qui n’a pas laissé de traces, sauf celle dans ce numéro de France Observateur.

Cette rencontre tenait un peu du rêve parce que c’était rapide, c’était fugitif, c’était fulgurant, en 1958. Il est mort en 1959 ou 1960, Louis-Ferdinand Céline. Et après j’ai rencontré Michaux que je voyais assez souvent, Emil Cioran aussi. Avec ceux-là je pouvais parler. Pour moi Michaux… cette lacune que j’ai de langue, puisque je peux lire Michaux, je l’ai comblée. Parce que je peux lire, je peux citer un Michaux, tout de suite. Il y a une phrase de Michaux dans un de ses poèmes qui est magnifique. Je l’avais citée à Alain Jouffroy et il avait été choqué. Parce que j’ai fait ce truc à Gisors, cette chapelle dans laquelle j’ai peint, et je lui ai dit : «Alain, comme a écrit Michaux, c’est comme “un vagin longuement convoité”». Tu comprends, c’est comme un mec qui a une envie folle : c’est comme «un vagin longuement convoité». C’est Michaux dans un poème de 1926, dans ses premiers écrits. Il n’avait pas trente ans. Pour approcher de la création artistique, il faut que ça corresponde à cette petite phrase tirée d’un poème de Michaux. Et ces écrits de Michaux, cette question, qui suis-je? qui suis-je?… C’est un volume qui est en librairie, ce n’est pas un mystère. Mais ça, des écrits comme ça sont hautement subversifs et donc intemporels, très forts. C’est ça la force. Mais Michaux il n’aimait pas beaucoup ses écrits. Il me l’a dit. Comme moi je ne peux pas supporter mes travaux. Je suis un grand malade. Pourquoi je ne peux pas les supporter? Parce que c’est une peinture pathologique. Mais c’est tout, je ne le cache pas dans mon travail, je le montre.
Quand j’entre dans un écrivain, c’est une connaissance de l’auteur comme s’il était vivant. C’est ça la force de la littérature, on a l’impression que l’auteur a écrit le livre pour le lecteur, tu as l’impression que c’est écrit pour toi seul, que tu es le seul à le lire.
Rimbaud a fait partie de cette explosion des auteurs du XIXe siècle, comme Barbey d’Aurevilly et Flaubert, deux auteurs que je connais bien. Il a été comme un coquelicot : toujours rebelle, on ne peut pas le mettre dans un vase. Il pousse toujours libre dans les champs…

gravure de Dado