Dado – La chapelle Saint-Luc

À partir de 1999, Dado investit la chapelle Saint-Luc de la Léproserie Saint-Lazare de Gisors. Ce monument historique classé de 110 m², situé à l’ouest de la ville, fut fondé en 1210 par Jean de Gisors. Rappelons que saint Lazare est le saint patron des lépreux et saint Luc celui des médecins, mais aussi celui des peintres…

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Crédit photo et réalisation : Arnaud Frich pour la Ville de Gisors – mise à disposition gracieuse pour le site www.dado.fr – toute reproduction interdite.

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Le conciliabule (18 min 56 s)
Un film de Gisèle et Luc Meichler
© LGM, 2002
Vente DVD : LGM (lgm.meichler@free.fr)

Les peintures murales réalisées par Dado à la chapelle Saint-Luc de la maladrerie Saint-Lazare (Gisors) sont filmées sur un texte de Claude Louis-Combet.
«Le conciliabule doit surgir de l’incarnation par les figures fantasmagoriques crées par Dado des paroles qu’elles inspirent au poète Claude Louis-Combet. Il s’animera des tours de cette langue, conflits, pactes, complots, joutes, moqueries, chuchotements, en une dramaturgie tourmentée qui, dans la chapelle d’une ancienne léproserie, à Gisors, répercute aussi les échos d’une actualité brutale.»
(Gisèle et Luc Meichler, LGM)

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Entretien de l’artiste
avec sa fille Amarante
à propos de la chapelle Saint-Luc

Photos : Domingo Djuric et Jim Staelen.
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chapelle Saint-Luc

Amarante : Pourquoi la chapelle? Pourquoi cet endroit t’a particulièrement attiré?

Dado : C’est quand même un bâtiment que je connais de vue, de l’extérieur, il faut bien le dire, depuis quarante ans. Je ne passe pas devant tous les jours, mais ça fait quarante ans que j’ai remarqué ce magnifique arc brisé du porche. La chapelle, à l’époque, elle était en très mauvais état. Et elle servait de logis à des sans-abri. Il y avait des trous là, dans le mur, qui étaient faits par eux. Il y avait toujours des traces d’une présence humaine.

En somme, c’était un repaire de marginaux…

Voilà, c’est ça. En fait, elle n’a jamais perdu sa véritable vocation. Est-ce que moi-même, je fais partie de cette illustre confrérie, c’est possible… Si c’est ça, j’en serais très fier. La chapelle est devenue totalement inhabitée, une fois restaurée, il y a quelques années – avant que je commence mes peintures.

Quand s’est terminée la restauration exactement?

Je ne suis pas très fort en dates, mais ça fait deux ou trois ans que c’est terminé, la restauration… Et ça a duré au moins deux ans. C’était très long, ils ont démonté la charpente pour la remonter ensuite.
Et, curieusement, maintenant, dans cette chapelle, il y a une autre présence, en plus de la mienne et de celle des multiples personnages qu’on voit, et qui sont frémissants, là, au mur – je crois. Le but recherché c’est qu’ils soient frémissants, qu’ils frémissent, qu’ils bougent. Normalement, il n’y a personne, une fois que je claque la porte, que je la ferme à clé… Et bien, si, justement, il y a quelqu’un! Qui? Une chouette. Par où elle est rentrée, c’est un mystère. En tout cas, il y a une effraie qui habite là, parce que je trouve sur le sol des pelotes qu’elle rejette.

chapelle Saint-Luc

Comment définirais-tu le lien entre la chapelle et les Orpellières¹?

Ce sont les Orpellières qui ont déclenché cette affaire de chapelle. Pourquoi? Parce que je ne suis pas quelqu’un de particulièrement muet, je suis assez bavard, et j’ai parlé autour de moi, ici, à Gisors, des Orpellières à des amis de ta mère, et ils se sont dit : «Et si Dado nous faisait quelque chose?» et c’est là qu’ils ont pensé à la chapelle… même si la chapelle, c’est aussi, en bonne partie, une deuxième commande autoproclamée.

En quoi les Orpellières et la chapelle sont-elles des «commandes autoproclamées»?

Parce que ces deux réalisations, surtout la chapelle, sont faites avec aval et accord purement verbaux. Aux Orpellières, ça commence à prendre une forme. André Gélis² m’a envoyé un courrier, où on parle de moi, et où on dit que le site va être préservé. Mais ça fait presque dix ans que les Orpellières existent! Et qu’elles ont du mal à exister, parce qu’on n’a pas fermé les quatre ouvertures, dont trois sont énormes, du côté où le vent souffle la plupart du temps.

Oui, malheureusement! Ce qui les expose à l’action des embruns et du même coup les condamne à n’être qu’éphémères, aléatoires. Ce qui n’est pas du tout le cas de la chapelle, qui, en revanche, dégage vraiment une sorte de pérennité…

Oui, et dans mes deux commandes autoproclamées, j’étais l’hôte, aux Orpellières, d’un vigneron qui a fermé boutique depuis 1950; à la chapelle, je suis l’hôte d’un apôtre, c’est déjà beaucoup plus… chic. Alors probablement que l’hospitalité de l’apôtre Luc y est pour quelque chose. Je ne pense pas que mon ambition est de briguer une conversion quelconque. Saint Luc soignait les douleurs, ça me touche beaucoup. Et puis, c’est vrai, il est le patron des médecins et des peintres. Il y a la fameuse peinture italienne où saint Luc est en train de portraiturer la Vierge. C’est sympathique, un peu naïf.

chapelle Saint-Luc chapelle Saint-Luc
chapelle Saint-Luc chapelle Saint-Luc

En fait, toutes les fresques de la chapelle sont très construites et élaborées. Et je me rappelle très bien qu’au début, tu ne voulais utiliser que le blanc et le bleu pour tes personnages.

Oui, tout à fait…

Pourquoi es-tu venu…

À la couleur? Je suis content que tu me rappelles ça. Parce qu’en utilisant le blanc et le bleu, j’aurais voulu faire quelque chose d’aussi étonnamment beau que la mosquée de Pristina, que j’ai visitée avec ta sœur Yanitza. La coupole est uniquement bleue et blanche, et pourtant, au milieu, en haut, il y a une rosace bordeaux, rouge, rouge sang. C’est très curieux cette association, j’avais associé la mosquée de Pristina à la chapelle Saint-Luc. Et pourquoi pas?

Mais ce n’est pas innocent!

Rien n’est innocent, et surtout pas les artistes!

Mais donc tu avais envie de renouveler ta peinture, en n’utilisant que deux couleurs, ce que tu as rarement fait?

J’ai quand même fait quelques tableaux monochromes! C’est très reposant, c’est une vieille technique qui remonte à la Renaissance, et même avant. On appelle ça faire des grisailles. Mes premiers tableaux étaient monochromes, bleus.
Je ne suis pas un fan de la couleur. Dans la peinture, ce qui m’intéresse toujours le plus, c’est l’architecture du tableau et la forme. Parfois, on peut se demander pourquoi j’aime tel peintre. On peut en nommer un, c’est Balthus, qui vient de disparaître. Certains trouvent ça léché. Moi je dis non, je trouve que Balthus était un architecte et un maçon de la peinture. Ce sont des peintures qui sont maçonnées, mais sur des fondations très sûres. C’est très réfléchi comme peinture et ça me plaît.

Il y a quand même, malgré tout, certaines similitudes avec ta démarche, non? Moi qui ai vu les différentes étapes…

Oui, mais alors quand je regarde la chapelle, je me rends compte que ce que je viens de dire, à propos du peintre architecte et maçon, moi je suis un architecte et un maçon aussi, seulement, ma construction est bancale! Tout à l’heure, j’ai essayé d’anoblir le terme en disant qu’ils étaient frémissants mes personnages. Mais c’est ce côté mouvant qui m’intéressait!

C’est une construction en danger…

Voilà, c’est ça, en suspens. Ils sont projetés, comme… En Inde, j’ai vu des gens, qui, pour obtenir leur combustible, projetaient de la bouse de vache sur les murs en plein soleil.

Là, c’est effectivement exactement l’impression que cela donne, une projection de personnages, qui sont aussi à la fois comme suspendus dans l’espace…

Oui, et pourquoi? Parce que chacun de ces personnages –que je n’ai pas osé compter, je prendrais beaucoup trop de temps– a aussi son poids. Ils sont, on ne peut pas dire «hautement organiques», mais tout simplement organiques. Donc ces personnages, ils pèsent, comme ça, à première vue, je ne sais pas, 30, 15, 12 kg, le poids d’un enfant de huit ans, d’un pépé aussi… Il y a des adultes, des jeunes humanoïdes qui cohabitent là. Alors, durant la réalisation de mes fresques, je me suis dit : «Mais, merde, je suis un dramaturge raté!» Parce qu’en fait, ils racontent tous quelque chose, mais je ne sais pas quoi… Ou ils exhibent leurs tripailles…

chapelle Saint-Luc

C’est la résurrection des lépreux peut-être aussi?

Oui, bien sûr.

Ce n’est peut-être pas non plus innocent d’avoir choisi cette chapelle qui était celle d’une léproserie…

Mais est-ce que, moi, j’ai le pouvoir de faire ressusciter les lépreux?

Dans quelle mesure ton travail à la chapelle a pu t’influencer dans tes œuvres actuelles?

Ah, je n’ai pas fait la chapelle Saint-Luc impunément! C’est sûr que mes travaux récents ont complètement changé. Ils ont reçu ou perdu beaucoup de sang, je n’en sais rien.

Mais justement comment décrirais-tu les travaux que tu fais maintenant?

Mes portes, avec leurs successions de lamelles en bois verticales, c’est des retombées de la chapelle, bien sûr. C’étaient des bouffées d’oxygène par rapport à mes tableaux de 4 mètres sur 2! Il y en a même une qui conserve les traces d’une vigne vierge et j’ai fait exprès de ne pas l’enlever. C’est une forme d’hommage à la vigne vierge, et bien sûr, aux lépreux – dont parle Italo Calvino dans son magnifique livre que je suis en train de lire³.
Si tu veux, dans un repas, le plat principal c’est la chapelle, et ma peinture c’est devenu un peu le digestif ou le hors d’œuvre. Il y a, dans la chapelle, un côté non pas chargé, mais rassasié, gavé.

Et la chapelle est plus promise à l’éternité que les Orpellières!

Techniquement déjà, c’est beaucoup plus solide, plus fort que les Orpellières, parce que j’ai utilisé de très bonnes couleurs. Et j’ai consacré beaucoup plus de temps, en jours de travail, en horaires, à cause de la proximité de la maison que nous habitons. Tandis qu’à Sérignan, j’y restais deux, trois jours, parfois quatre. Et les Orpellières font quand même deux fois la chapelle, c’est une surface balèze!

En effet, ce sont deux endroits que l’on pourrait opposer en tous points…

Et la chapelle est aussi exactement aux antipodes des Orpellières, parce qu’aux Orpellières, on n’entend personne, on entend les oiseaux, et c’est un espace entièrement ouvert.

Tandis que la chapelle est un espace complètement clos…

Voilà. Et agressé par les automobiles qui passent et qu’on entend là!

chapelle Saint-Luc

Comparée à la lumière des Orpellières, celle de la chapelle me paraît d’une autre nature. C’est une lumière quand même assez ténue…

Oui, et puis la lumière du Vexin aussi, c’est ma lumière d’adoption. C’est celle de ce pays et de la langue avec laquelle nous communiquons à l’instant. C’est la lumière… Je dois dire que je connais mieux la lumière, si toutefois on peut connaître un jour la lumière, c’est un drôle de truc, la lumière. La lumière est relative, elle change tout le temps, parce qu’il y a le mouvement des astres, qui font qu’elle n’est jamais figée. C’est ce qui m’agace dans l’électricité!
Ici, il y a une économie de lumière grâce aux fenêtres romanes en biseau, qui produisent une avalanche de lumière. Tu vois, la lumière, on dirait qu’elle glisse…

Oui, tout à fait. Mais est-ce, justement, à cause de cette lumière que tu as employé du jaune, du rouge, etc.?

Oui, bien sûr! C’est l’espace, les dimensions, la qualité de la lumière ou, disons-le, sa férocité. Les jours ensoleillés, quand je bosse porte ouverte, c’est très dur. Parce que le support n’est pas particulièrement hospitalier. La peinture sur toile, c’est quand même un exercice… un artisanat de luxe : des toiles préparées, des pinceaux en marbre, des couleurs et tout ça.

Non, en effet, à la chapelle, tu es face à un mur brut.

Je pense que j’ai retrouvé là un peu ma vocation, pas de tagueur, si tu veux, mais il y a un côté graffiti quand même dans tout ça. Et le support, je lui demande de ne pas bouger, c’est tout. Mais qu’il soit poreux, rugueux ou même avec des trous, ça ne me gêne pas!

Au contraire, non?

Au contraire, s’il y a par exemple des creux, et bien ces creux deviennent une partie du corps d’un personnage.

Il y a un relief existant dont tu t’appropries…

Voilà c’est ça. Et puis évidemment, il y aussi, j’ai commencé… C’est curieux –je le disais l’autre jour à quelqu’un– le commencement de la chapelle a coïncidé avec le livre que tu m’as donné sur la grotte Chauvet. Cette superposition de rhinocéros…

C’est aussi l’aspérité du support qui est à l’origine de ce rapprochement?

Oui! Tu sais que j’ai visité les grottes préhistoriques : Font-de-Gaume, en Dordogne, et aussi Pech-Merle que j’ai visitée avec ton frère Malcolm. En Tassili aussi, j’ai vu des peintures préhistoriques, qui sont plus récentes, mais enfin, c’est des choses qui m’ont intéressé et qui m’intéressent toujours.

Est-ce également la difficulté du support qui te stimulait lorsque tu as peint sur les portes?

Oui, mais j’ai également fait la série des Sacristains sur isorel qui est un matériau très lisse, exactement aux antipodes du support rugueux de la chapelle. Il y a une espèce de jeu, de complicité de l’artiste qui se crée avec le support, c’est le support qui fait apparaître l’image, comme une explosion cutanée.

chapelle Saint-Luc

Quels sont tes projets immédiats pour la chapelle? Par exemple, est-ce que tu imagines des concerts de musique techno dans cet espace?

Pourquoi pas? Mais je sais ce qui marcherait très bien à la chapelle : des ventes de charité pour les lépreux, tout simplement. C’est clair et net. J’ai le projet que le cidre Saint-Luc soit vendu ici ou à Paris. Cornette de Saint-Cyr va m’aider à vendre les bouteilles et cet argent va aller à Madagascar, dans un village de lépreux, pour forer un puits. On peut aussi solliciter des amis artistes… comme on l’a fait pour James G. Vendre quelques estampes des artistes ici.

Donc, dans ta démarche, il y a toujours un lien avec le passé. Finalement, les lépreux sont toujours présents, mais ailleurs?

Oui. Mais j’ai entendu dire l’autre jour qu’il y avait quelques lépreux à Paris, que l’on soigne à Saint-Louis. Je ne sais pas quelle est leur origine.
J’avais aussi l’idée de refaire le sol de la chapelle. Mais c’est trop compliqué sur le plan administratif. En fait, c’est un chantier archéologique, il y a plusieurs sépultures ici, sous cette espèce de chape de ciment, qui est assez légère…

La chapelle Saint-Luc, Gisors, le 20 octobre 2001.

1. Situées dans l’Héraut, près de Sérignan, les Orpellières, ancienne cave vinicole recouverte de tags, ont été «investies» par Dado au début des années 1990.

2. André Gélis était maire de Sérignan de 1989 à 2008.
Gravure pour James G.

Gravure pour James G., 1997, 25 × 16,5 cm
(38 × 28,5 cm). Ajout posthume
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3. Il s’agit du Vicomte pourfendu , trad. par Juliette Bertrand, Paris, Le Livre de poche, 1982.

4. Il s’agit du premier ouvrage paru suite à la découverte très récente de cette grotte (Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel Deschamps, Christian Hillaire, La Grotte Chauvet, Paris, Le Seuil, 1995).

5. En 1997, Dado avait proposé un échange avec quelques amis artistes –parmi lesquels figurent notamment Erró, Klasen, Guyomard et Rancillac– d’une de leurs œuvres contre une gravure qu’il avait réalisée pour James G., un ancien braqueur incarcéré, qui a pu ainsi, à sa sortie de prison, jouir d’une petite collection d’art contemporain.
gravure de Dado